CHAPITRE PREMIER
L'impatience taraudait Orbret Afeytah pendant qu'il chevauchait, derrière les montures de son père et d'Ogata, le long de la route qui menait à la capitale, Matilan, où ils arriveraient à la fin du jour. Elle ne faisait que grandir, au point que le jeune homme avait du mal à la réfréner et à conserver un maintien réservé, ainsi qu'il convenait à un guerrier noble.
Il faisait très chaud, et Orbret sentait la sueur ruisseler sur son visage. Il aurait été plus confortable de voyager autrement qu'en armure et le sabre au côté, mais il convenait de se montrer à son avantage en pénétrant dans la cité impériale. Et puis cette armure était son armure, ce sabre son sabre. Il en était trop fier pour s'en séparer, fût-ce une heure !
— Tu dors, Orbret ?
Orbret sursauta et tourna la tête vers son père. Il lui sembla distinguer un vague sourire sur le visage rude du guerrier, mais il ne s'en offusqua pas. Son père pouvait sourire de lui. Il en avait le droit. Lui et nul autre.
— Aurais-tu bu trop de vin à l’auberge ?
— Je n'ai pas bu ! protesta le jeune homme. J'ai simplement chaud, avec mon équipement.
Le regard de Tochi Afeytah se fit sévère.
— Un vrai guerrier ne se plaint pas de l'inconfort de son armure ! Celle que tu portes est la marque de ta haute naissance. Elle t'imposera de nombreuses contraintes tout au long de ta vie mais sera également ta gloire !
— Oui, père, répondit Orbret avec force.
— Quand tu seras entré au service du seigneur Wiolan Hazuka, tu devras te montrer digne de cette armure. Tu devras à ton maître la plus absolue fidélité. Plus rien ne devra compter à tes yeux que la gloire de ton clan. Tu devras mourir pour lui. Ce sera ton devoir de vassal et l'honneur de ta lignée !
Orbret sentit ses joues s'échauffer un peu plus. Il savait cela. L'entendre répéter par son père lui faisait toucher du doigt l'importance de son rôle. Machinalement, il effleura la garde de son sabre. Il n'avait pas oublié l'homme qui lui avait fait don de cette arme.
— Je saurai me montrer digne de mes ancêtres, père ! dit-il.
Tochi Afeytah talonna son cheval, qui prit le galop. Avec un temps de retard, Orbret et Ogata le suivirent.
Pendant une bonne heure, les trois guerriers poursuivirent leur route. Enfin, alors qu'ils venaient d'escalader une petite colline, Ogata se dressa sur ses étriers et, tendant le bras vers l'horizon que nimbaient les premières nuées du crépuscule, annonça avec un grognement de satisfaction :
— Matilan !
Orbret poussa son cheval à hauteur du sien. Lui aussi se dressa sur sa selle.
— Matilan…, murmura-t-il.
Les cavaliers traversèrent les faubourgs de la capitale pour se diriger vers la porte sud. Une activité intense régnait dans ces quartiers populaires, malgré l'heure tardive. Tout un peuple de boutiquiers, de marchands ambulants, de badauds s'affairait, et chacun semblait se hâter, prenant à peine le temps de se garer pour laisser passer les soldats. À plusieurs reprises, Ogata, qui allait en tête, dut frapper de son pied botté un impudent qui serrait sa monture de trop près.
Puis les trois hommes franchirent la muraille et se retrouvèrent dans la cité même, au milieu d'une large avenue bordée de saules, envahie par la foule. Pendant un instant, Orbret, jeune provincial, se demanda s'il parviendrait jamais à se faire à cette fourmilière.
— La demeure du seigneur Wiolan Hazuka se trouve non loin du palais, déclara Tochi. Il serait malséant d'arriver trop tard. Hâtons-nous !
Malgré la presse, il poussa son cheval au grand trot. Orbret et Ogata l'imitèrent, sans se soucier de ceux qu'ils bousculaient au passage. Ils traversèrent Matilan du sud au nord et parvinrent enfin dans le quartier résidentiel. Tochi stoppa son cheval devant une demeure de grandes dimensions, dont la haute porte de bois s'ornait de belles sculptures. Se penchant sur sa selle, le guerrier y frappa du poing. Quelques instants passèrent, puis le battant s'écarta. La silhouette trapue d'un homme d'armes apparut. Tochi salua poliment.
— Je suis Tochi Afeytah, se présenta-t-il. Le seigneur Wiolan Hazuka est averti de ma venue. Mon fils Orbret doit se mettre à son service. Pouvons-nous entrer ?
Le garde regardait attentivement les trois arrivants. Il s'inclina.
— Je suis Orka Tommié, chef de la garnison du seigneur Wiolan Hazuka, répondit-il. Veuillez entrer, Tochi Afeytah. Soyez les bienvenus, vous, votre fils et votre compagnon. Les cavaliers passèrent sous le portique et mirent pied à terre. Orbret n'avait pas assez de ses deux yeux pour se pénétrer du décor qui l'entourait. L'intérieur de l'enceinte était occupé par une vaste cour pavée ornée de massifs de fleurs, de bouquets d'arbres et d'un petit lac où glougloutait une cascade. Les corps de bâtiment s'éparpillaient au sein d'un espace, au fond duquel s'élevait la demeure du maître et qu'éclairaient des torches et des lanternes montées sur de grands pieux plantés dans le sol. Plusieurs hommes d'armes se trouvaient là, observant silencieusement les nouveaux venus. À l'arrière-plan, des serviteurs vaquaient, furtifs, à leurs occupations. Un palefrenier s'approcha, s'inclina et saisit les rênes des chevaux, que les voyageurs lui tendaient du même geste autoritaire.
— Qu'on étrille et soigne nos montures, ordonna Tochi. Nous repartirons demain.
Le palefrenier acquiesça avec déférence et se retira, entraînant les coursiers vers les écuries. Tochi s'inclina légèrement devant le soldat qui les avait accueillis.
— Merci pour votre bienveillance, Orka Tommié, reprit-il. La route a été longue, depuis notre village. Nous aurions grand besoin d'un bain avant de nous reposer.
Un bref sourire erra sur le visage rude d'Orka.
— Bien entendu. Je vais vous guider jusqu'à vos quartiers. Vous pourrez vous y baigner et restaurer à votre aise.
Jusqu'à présent, le garde ne semblait pas avoir remarqué la présence d'Orbret. Il se tourna enfin vers lui, le considéra avec intérêt.
— Soyez le bienvenu chez nous, dit-il.
Orbret s'inclina.
— Je vous remercie, seigneur officier, répliqua-t-il. Je suis sensible à l'honneur qui m'est fait de m'accepter dans le clan Hazuka. Je saurai me montrer digne de mon blason !
Orka sourit largement, comme s'il était amusé par l'ardeur de son jeune interlocuteur. Du coin de l'œil, Orbret vit le même sourire sur les visages de son père et d'Ogata. Il se sentit rougir. Il devait paraître bien présomptueux en se présentant tel un coq de combat !
Mais Orka ne sembla pas vouloir se moquer de lui. Au contraire, il déclara :
— Notre sire sera ravi de connaître votre dévouement. Pour ma part, demain, j'aurai plaisir à me livrer à un assaut avec vous, dans la salle d'armes.
Orbret ne cilla pas. Il n'était pas surpris. Il était évident que le chef des gardes du seigneur Wiolan Hazuka avait hâte de savoir de quel métal était faite sa nouvelle recrue.
— Je suis votre homme, seigneur officier, assura-t-il.
Orka eut un petit mouvement de la tête. Orbret regarda son père et Ogata. Tous deux montraient la même approbation. Il se redressa, satisfait. Il n'avait pas raté son entrée !
Allongé sur sa couche, Orbret ne parvenait pas à trouver le sommeil. Après une aussi longue chevauchée, il aurait dû s'endormir comme une masse. Mais l'excitation le tenait éveillé.
Plus que tout, c'était le luxe de la demeure de son seigneur qui l'étonnait, et le raffinement de ceux qui y vivaient. Après avoir été menés, son père, Ogata et lui-même, dans un des grands pavillons où étaient cantonnés les gardes, ils avaient été pris en main par des servantes empressées qui les avaient dévêtus, baignés et lavés. Puis elles les avaient peignés avec soin, avant de les vêtir de robes plus douces que tout ce que le jeune homme avait pu connaître.
L'expérience n'avait pas été désagréable, bien qu'Orbret n'eût pu se départir d'une certaine gêne. Il n'avait jamais encore possédé de femme. Toutes ses années d'enfance et d'adolescence n'avaient été consacrées qu'à l'étude et à l'entraînement au combat. Or la servante qui s'était occupée de lui, jeune et jolie, vêtue de son seul pagne, lui avait fait de l'effet. Elle n'avait pu se méprendre sur son émoi, alors qu'elle le lavait dans sa cuve. Orbret s'était demandé si ses attentions, les attouchements répétés de ses mains fines n'avaient pas un but bien précis. Quoi qu'il en soit, ces manœuvres avaient atteint leur but, et Orbret avait joui dans les mains de la fille !
Avec nervosité, le jeune noble se tourna sur le côté. Il était vierge, sans doute, mais ne se sentait pas pressé de changer d'état, fût-ce avec une servante charmante comme une brise d'été. Il venait à peine d'arriver en cette demeure où il aurait à faire ses armes, et il avait autre chose à faire que nouer des amourettes.
Il décida de différer l'analyse de ce problème et se concentra sur l'assaut qui l'attendait. L'affaire serait autrement plus difficile à résoudre !
Orbret avait conscience de ses capacités physiques. Grand, il avait rarement rencontré garçon qui le dépassât en taille. Bien découplé, avec de larges épaules, des jambes solides, il était souple, endurant, dur à la souffrance. Il s'était toujours montré le meilleur élève de Lodhi-Nam, pratiquant avec la même ardeur la lutte à mains nues, le tir à l'arc, l'équitation et, bien sûr, l'escrime. De la perfection de ses dons et d'un travail intensif dépendraient un jour sa renommée, son élévation sociale, l'honneur de son clan… et sa simple survie.
Mais Orbret avait également conscience de son inexpérience du combat réel. Une expérience qu'Orka Tommié possédait sans doute à fond. Aussi ne s'illusionnait-il pas. En face du chef des gardes, il n'avait guère de chances de briller. Son seul but devrait être de faire bonne figure, de résister suffisamment aux assauts du maître pour forcer son estime… et éviter de prendre un mauvais coup !
Orbret sourit dans la demi-obscurité, écouta les ronflements légers qui lui parvenaient de l'autre côté de la cloison. L'épreuve serait redoutable, mais il l'attendait avec impatience.
Ce fut en pensant à cette lutte qu'il s'endormit enfin.
Quand il pénétra dans la vaste salle d'armes, Orbret Afeytah se sentait parfaitement calme. Son corps autant que son esprit étaient totalement lavés des fatigues et des séquelles de la longue chevauchée des jours précédents.
Il s'était levé tôt et, après avoir fait sa toilette, avait déjeuné légèrement, de lait, de pain et de poisson. Ensuite, il avait passé un pantalon bouffant, une tunique sans manches, avait saisi son sabre et son poignard. À cet instant, son père était entré dans sa chambre. Il était déjà en tenue de voyage.
— Je suis venu te faire mes adieux, mon fils, avait-il dit.
Orbret avait compris que son père ne tenait pas à assister à son combat contre Orka Tommié. S'il s'y comportait mal, Tochi Afeytah perdrait publiquement la face, ce qui serait pour lui proprement insupportable. Orbret s'était senti déçu. Néanmoins, il s'était contenté de répondre :
— Adieu, père…
Tochi avait semblé étonné par le stoïcisme de son rejeton. Il avait hésité un instant puis, s'approchant, lui mettant la main sur l'épaule, avait dit :
— Orbret, tu seras un grand guerrier si tu parviens à dompter ta nature trop impétueuse… Et surtout si tu parviens à accepter de te discipliner.
Puis il était parti sans rien ajouter, sans même un geste d'affection. Mais Orbret était habitué. La dernière fois que son père l'avait embrassé, ç'avait été au jour de son adoubement, quand il avait reçu son armure, ses éperons, son poignard de combat et le sabre du seigneur Irthan…
La salle d'armes était bien plus vaste que celle qu'Orbret avait fréquentée dans sa province. Le jeune homme vit là de nombreux guerriers qui, sous la direction d'Orka Tommié, s'entraînaient à l'épée ou au sabre de bois. Les imitant, il troqua son sabre contre une arme de chêne et se mit à l'unisson de ceux qui l'entouraient.
Au bout d'un moment, sur un signe d'Orka, les soldats se répartirent sur deux rangs et commencèrent à tirer chacun avec celui qui lui faisait face. Orbret se trouva opposé à un robuste gaillard, dont l'épée de bois semblait animée d'une vie belliqueuse. Mais le jeune homme avait l'habitude de ce genre d'assaut et ne s'en laissa pas conter. Il recula en parant les coups puis, rapidement, marcha sur son adversaire, frappant de toutes ses forces.
L'entraînement dura une bonne heure, pendant laquelle Orka n'épargna personne. À la fin, Orbret était en nage, et le bandeau autour de son front trempé de sueur.
— Repos ! cria alors le maître.
Les guerriers se regroupèrent contre le mur, posant leurs armes à côté d'eux. Orka leur fit face. Orbret sut alors que le grand moment était arrivé.
— Nous avons un nouveau compagnon, annonça leur supérieur. Orbret Afeytah, avancez, je vous prie…
Orbret fit un pas en avant et, selon le rituel, s'inclina devant son officier.
— Nous tirerons au sabre de bois, dit Orka.
Orbret avait pensé que l'épreuve se déroulerait avec épées émoussées et tuniques matelassées. Mais il ne méjugea pas les difficultés et les risques qu'il courait. Il avait déjà vu des jambes brisées par un coup de gourdin bien assené, et Lodhi-Nam lui avait affirmé avoir tué plusieurs ennemis avec cette arme rustique. Les minutes à venir allaient être dures.
Ce fut pourtant sans la moindre hésitation qu'il passa son sabre de bois dans sa ceinture. Il fit deux pas et s'inclina à nouveau devant Orka Tommié.
— En garde !
Orbret s'était méfié. Il n'avait pas eu tort : Orka tira son sabre de sa ceinture avec la vivacité du serpent qui frappe et fendit l'air horizontalement à hauteur de sa gorge. Un coup terrible. Celui qui, avec un sabre d'acier, décapite l'ennemi à l'instant même où l'arme jaillit du fourreau.
Mais le lourd morceau de chêne ne rencontra que le vide. Orbret avait esquivé en pivotant sur lui-même. Il dégaina son propre sabre tout en s'agenouillant et riposta… sans plus de succès que le maître.
Un instant, les deux hommes s'observèrent. Orbret n'avait jamais vu quelqu'un attaquer aussi vite qu'Orka Tommié. Cependant des murmures flatteurs lui apprirent que sa parade avait été jugée à sa juste valeur.
Ces murmures l'encouragèrent. Il se redressa vivement et attaqua à son tour. Le contact de son arme avec celle d'Orka l'ébranla jusqu'à l'épaule. Il rompit, le bras douloureux, à l'instant où son adversaire frappait de haut en bas, en réponse. Il para. Fugitivement, il se demanda si le bois n'allait pas se briser, tant Orka témoignait de force. Il recula, déviant les coups.
Orbret et Orka traversèrent toute la salle, le maître marchant sur le novice, dans le concert des cris et des claquements du bois contre le bois. Tant bien que mal, Orbret parvenait à contenir les assauts du guerrier. Finalement, il reprit son sang-froid. Orka était nettement plus petit que lui mais bien supérieur en force pure. Lui-même ne pourrait tenir longtemps s'il tentait de répondre coup pour coup. Il se mit donc à esquiver.
Orka sembla étonné par cette nouvelle tactique de son cadet. Il ralentit ses attaques, comme s'il redoutait une feinte.
Orbret sentit que c'était l'instant ou jamais d'attaquer. Il se concentra pour faire passer tout son influx nerveux de son corps à son arme.
Il se fendit en poussant un grand cri, jaillissement venu des tréfonds de son être. Orka lui apparut subitement flou, pareil à un tourbillon qui l'engloutissait. Il eut à peine conscience que la pointe de son sabre frappait le guerrier au milieu de la poitrine, sous le plexus. À l'instant, le maître avait esquivé – quoique tout de même une fraction de seconde trop tard – et riposté en un large balayage au niveau des genoux. Dans un effort désespéré, Orbret tenta de pirouetter sur lui-même. Il y parvint en partie, atténuant l'impact du bois sur sa jambe. Mais il trébucha et s'étala sur le dos, le mollet droit douloureux.
En principe, il était perdu. Dans un vrai combat, il aurait eu la jambe à demi tranchée et son adversaire n'aurait plus eu qu'à l'achever. Néanmoins, il avait touché le premier ! Son coup n'aurait sans doute pas été mortel, surtout contre un homme en armure, mais il n'avait pas démérité, et son honneur était sauf.
Orka n'insista pas. Il abaissa son sabre et fit deux pas en arrière. Orbret se releva, dévisageant son supérieur avec anxiété. Celui-ci rengainait. Il en fit autant, salua et attendit. Le maître sourit. Son visage était luisant de transpiration, et il respirait fort.
— C'était très bien, Orbret Afeytah, déclara Orka. Vraiment très bien…
Il n'en dit pas plus, mais Orbret sentit ses joues s'empourprer.
— Je vous remercie, maître…
Sur un geste d'Orka, il rejoignit les rangs des gardes. Il avait l'impression de vivre un rêve. On l'avait félicité devant tous ses camarades !
Il déposa presque religieusement son arme de bois à côté de lui. Son voisin lui sourit.
— Bel assaut, Orbret, dit-il à mi-voix. Ce n'est pas souvent qu'on plante un sabre dans le lard du vieux Couille-en-fer !
Orbret faillit éclater de rire. Le surnom allait parfaitement à Orka Tommié ! Quant à lui, il avait l'impression d'être au seuil de sa vraie vie !
Agenouillé devant la porte ouverte de la véranda, les yeux baissés ainsi qu'il se devait, Orbret attendait que le seigneur Wiolan Hazuka lui parle. On l'avait convoqué, peu après l'heure du repas, et il avait obtempéré sans retard, domptant son émotion et sa crainte. Il s'était incliné devant son seigneur puis s'était agenouillé, son sabre posé à sa droite, heureux d'avoir pris le temps d'aller aux étuves après son assaut contre Orka Tommié et d'avoir passé des vêtements propres. Il serait mort de honte s'il avait dû se présenter à Wiolan Hazuka dans une tenue négligée.
Plusieurs officiers de la garde assistaient à la scène, impassibles et muets. Parmi eux se trouvait Orka Tommié et, instinctivement, Orbret coula un œil dans sa direction. Mais Orka ne le regardait pas et semblait perdu dans un rêve guerrier. Orbret avala sa salive et attendit.
Le seigneur parla enfin.
— Orbret Afeytah, dit-il d'une voix un peu aiguë, on m'a rapporté que vous avez été brillant…
Orbret releva la tête, ne sachant que répliquer. Il ne voulait paraître ni présomptueux, ni exagérément modeste. Mais Wiolan Hazuka lui épargna la difficulté de trouver une réponse en enchaînant :
— De qui êtes-vous l’élève ?
— Mon maître était Lodhi-Nam, seigneur. C'était le compagnon de mon père, Tochi Afeytah.
Le seigneur inclina la tête.
— J'ai entendu parler de lui… Un grand guerrier… Votre père est lui aussi un grand guerrier. Marcherez-vous sur leurs traces, Orbret Afeytah ?
— C'est mon plus vif désir, seigneur.
Orbret était étonné par l'aspect physique de son maître. Il se sentait déçu. Wiolan Hazuka était gras, les traits bouffis. Orbret avait imaginé son futur suzerain comme un chevalier de légende, et voilà qu'il découvrait un obèse avachi sur des coussins de soie… Seuls les yeux, perçants et durs, correspondaient à ce qu'il avait souhaité. C'était peu !
Mais il n'était pas question de laisser deviner de telles pensées. Orbret était entré au service de cet homme et lui devait une fidélité qui ne l'autorisait pas à le juger.
— Êtes-vous décidé à devenir mon vassal ? demanda Hazuka.
— Oui, seigneur.
— Levez-vous !
Orbret obéit, ramassant son sabre et le passant à sa ceinture.
— Je vous accepte dans ma maison, reprit son interlocuteur. Je vous assure un revenu de deux cents marcs d'or par an. Si vous vous avérez aussi bon soldat que je l'espère, je vous donnerai un fief.
Orbret remercia en inclinant la tête. Wiolan Hazuka était sans doute gras et laid, mais il savait récompenser ses hommes. Oh, bien sûr, deux cents marcs de revenu annuel, ce n'était pas énorme ! Mais Orbret n'avait que dix-sept ans, et aucune renommée ne s'attachait à son nom. Sire Hazuka aurait pu le prendre à son service en ne lui assurant que la solde, la nourriture et le couvert. Orbret se sentit empli de reconnaissance, et il eut honte de ses mauvaises pensées.
— Je vous remercie, seigneur, dit-il d'une voix vibrante. Je serai votre meilleur guerrier !
Cette explosion d'enthousiasme provoqua le rire du gros homme. Orbret se mordit les lèvres, se fustigeant pour sa sottise. Comment avait-il pu proférer une pareille énormité en face des gardes de son maître ? Il aurait voulu disparaître sous terre !
Mais le rire de Wiolan Hazuka ne lui sembla pas méchant. Il dura peu. Très vite, le seigneur reprit son maintien digne.
— Je vous sais gré de votre ardeur, Orbret Afeytah, déclara-t-il. Vous aurez l'occasion de faire la preuve de votre vaillance.
Orbret devina que l'entretien était terminé. Il salua à nouveau son suzerain, tourna les talons et sortit d'un pas vif.
Il se retrouva dans le jardin intérieur de la résidence seigneuriale. Pour l'instant, il n'avait rien à faire. Il marcha sans but, admirant la beauté du décor qui l'entourait. Les bouquets d'arbres étaient disposés à la perfection. Les couleurs des fleurs se complétaient de façon à ce que l'œil soit bercé d'harmonie, et rien ne venait troubler cet ordre reposant. Orbret franchit un petit pont qui enjambait un ruisseau et se retrouva derrière les bâtiments d'habitation du seigneur. Plusieurs hommes d'armes montaient la garde, et il les salua avec déférence. Tous lui répondirent aimablement. Il était désormais des leurs.
Tout à coup, Orbret s'arrêta. Il se figea, sa gorge se serrant d'émotion. Instinctivement, il fit un pas de côté pour se retrouver à l'abri d'un massif de bouleaux argentés.
Il regarda, la bouche sèche, les deux femmes qui s'approchaient de lui. Ou plutôt, il n'en regarda qu'une.
Il n'avait jamais vu créature plus fine et plus délicate, visage mieux modelé, silhouette plus gracieuse. La jeune personne allait à petits pas, et elle écoutait ce que lui disait sa compagne, inclinant la tête dans un mouvement charmant. Orbret admira sans réserve sa beauté. Elle devait être originaire des provinces du sud, car elle portait la tenue traditionnelle des nobles dames de là-bas : jupe longue fendue, large ceinture de velours et pectoral d'or reposant entre les seins nus. Son chignon était une perfection retenue par un semis de perles et un peigne de jade.
Les deux femmes le découvrirent alors qu'elles ne se trouvaient qu'à deux pas de lui. La plus âgée eut un petit sursaut d'effroi, mais celle qui avait ébloui Orbret ne manifesta aucune crainte. Au contraire, elle le considéra avec intérêt pendant qu'il les saluait d'un mouvement du buste qui cachait mal son émoi.
Orbret se demanda si la splendide créature allait lui adresser la parole et, pendant un instant, elle parut effectivement sur le point de le faire. Mais elle se contenta de répondre à son salut. Sa compagne – qui portait également la tenue du sud et qui, nota Orbret machinalement, avait une belle poitrine, mais moins belle tout de même que celle de l'inconnue ! – l'imita avec un temps de retard. Puis elles reprirent leur marche.
Orbret regarda la jeune femme jusqu'à ce qu'elle disparaisse derrière un magnolia. Son cœur cogna dans sa poitrine quand il la vit se retourner et jeter un dernier coup d'œil dans sa direction.
Il fit demi-tour, l'âme en tumulte, et se dirigea vers le corps de garde. La vision de l'exquise personne dansait devant ses yeux. Il se demanda qui pouvait bien être cette jeune fille. Elle ne lui avait pas semblé beaucoup plus âgée que lui. Peut-être était-ce la fille de sire Hazuka ? Cette pensée fit vagabonder son esprit. Il se vit couvert de gloire, riche…
Il s'arrêta, éclata de rire.
— Orbret Afeytah, mon ami, dit-il à mi-voix, tu es complètement idiot !
C'était bien la première fois qu'il s'imaginait courtisant une dame ! Une dame entrevue au détour d'une allée, dont il ignorait le nom et avec qui il n'avait pas échangé une seule parole ! Fallait-il que son entrée dans le clan lui eût troublé l’esprit !
Songeur, il arriva à la longue bâtisse où se tenaient habituellement les hommes de garde. Plusieurs guerriers, hors service, se trouvaient là, jouant aux dés. D'autres contemplaient la partie. Orbret se joignit à eux. Pendant un moment, il regarda les joueurs. Mais la question qui lui brûlait la langue était trop pressante pour qu'il garde le silence longtemps. Il se tourna vers son voisin.
— À l'instant, dans le jardin, j'ai croisé deux jeunes femmes. L'une était plus que belle et portait la tenue des dames du sud, avec un pectoral d'or. Qui est-ce ?
Il avait eu beau parler à mi-voix, chacun entendit sa question. Des sourires fleurirent, tandis qu'il rougissait. Un des joueurs éclata de rire.
— Plus que belle, Orbret Afeytah ! Vous avez prononcé les mots qu'il fallait !
— Oui, ajouta un autre. Cette personne est resplendissante comme un arc-en-ciel au matin ! L'avez-vous vue sourire ? C'est le plus beau spectacle de tout Sorathar !
On se moquait gentiment de lui. La confusion d'Orbret redoubla.
— Mais qui est-ce ? insista-t-il.
Ce fut un soldat sensiblement plus âgé que les autres qui répondit :
— Vous avez rencontré dame Zelmiane, mon ami !
— Dame Zelmiane ?
— C'est la première concubine de notre sire.
Le guerrier ajouta, avec une telle sécheresse de ton qu'Orbret eut du mal à ne pas baisser les yeux :
— Je ne sais si le seigneur Wiolan apprécierait que vous parliez de dame Zelmiane comme vous venez de le faire !
Orbret avait rougi jusqu'à la racine des cheveux.
— Je n'ai pas voulu manquer de respect à dame Zelmiane ! se récria-t-il. Y a-t-il du mal à dire qu'une personne est belle si c'est la vérité ? Peut-être que je ne connais pas bien les usages ?
— Mais en tout cas, vous semblez apprécier les tenues des belles dames du sud ! rétorqua un des hommes d'armes.
Il y eut un éclat de rire général, et l'atmosphère se détendit. Orbret soupira. L'instant n'avait pas été à son avantage.
N'empêche… Le soir, quand il s'allongea sur son lit, dans sa petite chambre, il resta de longues minutes à rêver du joli visage – et des beaux seins – de dame Zelmiane.